Vers un modèle de territoire intelligent ?

La France publie une étude approfondie.

Par Emanuele Gennai & Alberto Susini (1)

 

Un territoire intelligent se caractérise par l’innovation qu’il requiert et se justifie par la valeur créée au bénéfice de la collectivité. Il s’agit en premier lieu de déployer les infrastructures numériques nécessaires afin d’offrir un accès à haut débit à chacun et d’assurer une capacité de collecte de données. On déploie ensuite des services numériques efficaces sensés répondre aux besoins soigneusement identifiés. Par une démarche collaborative, on développe enfin les usages numériques afin d’accompagner l’évolution des modes de vie en s’appuyant sur l’intelligence collective et en poursuivant le bien commun (2).


Nombreuses sont les tentatives en Suisse, en France et plus largement en Europe d’implémenter des modèles de smart city, au risque d’un émiettement des approches, d’une définition peu claire des avantages escomptés, voire d’un manque de coordination et d’efficacité. Conscient du risque inhérent à une approche peu coordonnée, l’Etat français a commandité une étude approfondie ayant pour objectif principal de dégager une vision commune et dessiner un projet cohérent pour l’avenir.

Couverture du rapport Territoires Intelligents

Menée par un consortium d’entreprises (3), cette vaste étude parue fin 2021 et intitulée « de la smart city à la réalité des territoires connectés » (4) s’appuie sur 50 entretiens, 17 auditions et divers ateliers ou séminaires. Le terme de territoire intelligent, « territoire dans lequel, à travers différents outils numériques, des services publics et des politiques publiques sont pilotés par la donnée » a été préféré à celui de smart city.


De notre point de vue, le résultat est très probant. Les défis ont été identifiés. Les cas d’usage ont été définis et une stratégie proposée. Pas moins de 53 recommandations ont été avancées. Véritable distillat, un rapport de synthèse a été également publié (5). De ce rapport remarquable nous allons modestement tenter ici de tirer quatre idées-forces.



L’environnement et le développement durable au cœur des préoccupations

La question est loin d’être superflue et on oublie souvent de se la poser : Pourquoi et comment développer un territoire intelligent ? Œuvre de progrès économique, écologique et social, le territoire intelligent doit impliquer les citoyens et l’écosystème local. Il contribue à l’attractivité du territoire. Il émane d’un projet politique global et local et sert la collectivité. Basé sur des outils numériques responsables, il aide à une meilleure compréhension de notre environnement afin d’apporter des réponses aux défis de la transition écologique. Il permet, par l’observation et l’analyse, de maitriser notre développement et le rendre plus durable. Le stockage et le traitement des données, qualitatif et non quantitatif, doit aboutir à une empreinte numérique sobre. Il s’agit enfin d’assurer que la donnée est produite et exploitée pour des objectifs créateurs de valeur et que son exploitation sert l’intérêt commun.



Œuvre de progrès économique, écologique et social, le territoire intelligent doit impliquer les citoyens et l’écosystème local.

De la concrétisation des projets à leur médiatisation

Pour avoir un succès durable et être bien accepté, le projet de territoire intelligent doit être équilibré et faire l’objet d’une implémentation incrémentale. Ainsi, l’approche globale telle qu’expérimentée par des villes comme Dijon ou Angers est-elle discutée. Un objectif trop ambitieux pourrait à terme décourager les protagonistes si les résultats concrets se font attendre. Il ne faut pas éluder la question des investissements, jugés importants. Confier naïvement l’orchestration à un géant du secteur n’est pas souhaité : l’échec du projet « Sidewalk Toronto » développé avec Google en est un exemple probant.


L’approche sectorielle n’est pas moins dénuée de risques. Nous avons vu fleurir des projets étriqués, souvent liés à quelques domaines particuliers, tels que la gestion de l’énergie, de la mobilité, des ressources ou des déchets, sans aboutissement plus large. La question de la gestion de l’éclairage public, très médiatisé, est souvent citée en exemple. Les prototypes enfin, portés par des industriels ou des start-ups, sont certes nécessaires mais ne doivent pas servir de faire-valoir à une technologie en particulier, en réduisant la collectivité partenaire à un bac à sable. Ici se pose la question de l’industrialisation, qui fait appel aux deniers publics. Le rapport identifie un travers : réussie, l’expérimentation fera l’objet de nombreuses communications alors que les échecs seront souvent tus, réduisant à néant le retour d’expérience.


Des solutions transparentes, ouvertes et interopérables

Les données produites sont un bien commun. Leur exploitation doit être basée sur la protection de la sphère privée et poursuivre l’intérêt général. Ainsi, la transparence algorithmique doit-elle être de rigueur afin d’éviter tout risque de biais alors que l’on s’apprête à appliquer de nouvelles méthodes de pilotage des politiques publiques.


L’interopérabilité doit être assurée au niveau des infrastructures, des plateformes de données et des services. Elle sera atteinte grâce à des choix réfléchis de technologies ouvertes. La description des données et de leur structure par des schémas, des librairies et des modèles est indispensable. Leur accès via des API est nécessaire. Une vigilance basée sur ces critères est cruciale lors du choix des systèmes appelés à être implémentés. Ces derniers doivent enfin respecter les normes et standards en vigueur.


Person and Data

Les données produites sont un bien commun. Leur exploitation doit être basée sur la protection de la sphère privée et poursuivre l’intérêt général.

L’emploi de solutions logicielles open source se justifie pour diverses raisons. Il s’agit avant tout d’éviter le piège de la propriété des outils engagés et assurer l’indépendance et la souveraineté des acteurs publics. Cette approche apparait donc comme souhaitable. Elle comporte certes des risques, maitrisables, liés à la responsabilité d’un fonctionnement correct au fil du temps et à la maitrise des coûts lors du développement et de la maintenance du système proposé. L’étude rappelle d’ailleurs les réflexions menées et les efforts déjà consentis dans ce domaine par l’Union Européenne.


Quel modèle de territoire intelligent ?

Le rapport évalue les risques d’échec. Il identifie également les obstacles qui se dressent sur le chemin du territoire intelligent. Citons le déficit de maîtrise des technologies nécessaires, la carence d’analyse coût-bénéfice ou le manque de recul sur l’impact du déploiement de nouveaux outils numériques. Il souligne la nécessité d’une montée en compétence sur ces divers points, gage de succès.


Afin de décrire un modèle souhaitable de territoire intelligent, les auteurs analysent d’abord les déploiements réalisés en Chine et aux Etats-Unis. Le modèle chinois repose sur l’idée que les données produites sont mises au service d’une surveillance globale de la société et du citoyen via des systèmes interconnectés avec ceux des services de sécurité, aboutissant au concept inacceptable de crédit social. A ce système est opposé le modèle américain : la donnée collectée est exploitée afin d’optimiser les services et contribuer à la vente de biens de consommation, en dehors de toute régulation démocratique. L’intérêt général est ainsi réduit à la somme des intérêts individuels.


L’expérience canadienne, en particulier celle née du projet de ville intelligente de Montréal, est inspirante, car elle se base sur des principes d’ouverture des données (« open data »), d’innovation, de transférabilité basée sur l’open source, et sur la collaboration. Le public doit à minima être informé de la présence de capteurs et une transparence absolue doit régner sur la finalité des données collectées. Le tout doit respecter la sphère privée et assurer la confidentialité en se basant sur des règles strictes de cybersécurité.


Bordeaux, France

Un territoire intelligent se caractérise par l’innovation qu’il requiert et se justifie par la valeur créée au bénéfice de la collectivité.

En conclusion, citons le rapport : « Le modèle français du territoire intelligent est un modèle avant tout politique et démocratique. Il est protecteur, éthique, ouvert et transparent. Il est solidaire et partageur, mutualisé et interopérable. Il recourt aux technologies numériques les plus innovantes avec discernement. Il construit un nouveau modèle de service public hybride qui prévient les nouvelles fractures numériques plutôt qu’il ne les corrige. Il privilégie les solutions locales ou nationales, sobres et souveraines. Sa gouvernance repose sur un apprentissage qui ne cède pas aux injonctions de modèles préétablis. »


 

(1) Emanuele Gennai, Rédacteur. Expert en Systèmes d’Information Géographique et Smart Cities, & Alberto Susini, Fondation communale de Versoix-Samuel May


(2) Gilles Morvan : Qu’est ce qu’un territoire intelligent et comment y parvenir ? 08.06.2020 https://www.admissions.fr/expertheque/articles/territoire-intelligent/


(3) Civiteo – Datactivist – Innopublica – KPMG – Parme Avocats pour le compte de la DGE, la FFTélécoms, Sycabel, InfraNum et AFNUM


(4) https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/en-pratique/etudes-et-statistiques/dossiers-de-la-DGE/rapport_de_la_smart_city_a_la_realite_des_territoires_connectes.pdf


(5) https://www.entreprises.gouv.fr/files/files/en-pratique/etudes-et-statistiques/dossiers-de-la-DGE/de_la_smart_city_a_la_realite_des_terrtoires_connectes.pdf